L'ECOLE ALLEMANDE N'EST PLUS UN MODELE

      Par Lise Joly, correspondante à Berlin pour Radio France

      Les Français en rêvent encore de cette école allemande décentralisée, qui dépend de chacun des 16 Länder et qui semble beaucoup plus souple et beaucoup plus efficace que notre gros "mammouth". Mais si les Français franchissaient plus souvent le Rhin, ils s'arracheraient les cheveux. L'école allemande aujourd'hui est une catastrophe qui inquiète sérieusement
les pouvoirs publics.
      Dès le début, ça commence mal. A peine né, le nourrisson va passer au moins ses trois premières années dans les jupes de sa mère car les crèches en Allemagne sont rares et ne fonctionnent que le matin, l'Allemagne étant le seul pays européen à posséder jusqu'au bac un système à mi-temps. Car l'enfant allemand ne doit pas être brusqué. C'est la conséquence du souvenir de l'embrigadement nazi ou communiste.
      A trois ans, les trois quarts des enfants fréquentent quand même le "Kindergarten" qui n'est qu'une garderie. Et ce n'est donc qu'à l'école primaire, à 6 ans, que les enfants commencent à apprendre. Pour les devoirs, les petits doivent retenir tout seul ce qu'ils ont à faire pour le lendemain. Et quand, après ces quatre années, le moment de l'orientation arrive, à 10 ans déjà, seuls les meilleurs vont au Lycée, le reste étant promis à la filière technique ou professionnelle.
      La première, la Realschule est une sorte de collège qui conduit 40% des élèves à l'enseignement technologique, la seconde (Hauptschule) est une sorte de cours complémentaire qui débouche, pour 20% des enfants sur une formation en alternance. Moins de la moitié d'une classe d'âge obtient donc le baccalauréat, passé à 19 ans avec 4 matières seulement.
      La plupart des Länder n'ont pas recruté de professeurs depuis les années 80, car ils manquent d'argent. Alors, les profs n'ayant pas le droit de grève, font désormais 26-heures par semaine pour deux matières enseignées, leurs horaires ont été augmentés mais pas leur salaire! Le corps enseignant est vieillissant, souvent malade, jamais remplacé. Les écoles n'ont pas de cantine, et peu d'activités l'après-midi. Les parents sont appelés à la rescousse pour repeindre une salle de classe, organiser une
sortie, ou régler le problème du ménage.
      Seules, les écoles de Bavière ou du Bad Würtenberg ont plus de moyens car ce sont les deux seules régions riches. Et celui qui vient d'un autre Land doit souvent redoubler pour être au niveau. Quand au bac, sa valeur dépend des régions. En Rhénanie Wesphalie, le bac est fabriqué sur mesure par chaque établissement scolaire, celui de Bavière est régional. Difficile
de s'inscrire avec un bac passé à Cologne dans une université de Munich, le niveau est insuffisant.
      C'est l'étude PISA, faite par l'OCDE, qui a réveillé les Allemands. Sur 32 pays étudiés, leurs élèves sont arrivés en bas de tableau pour la lecture, l'écriture et les maths (21e et 25e place). Cette révélation a provoqué une introspection sans fin. Et on rêve aujourd'hui d'une école à la française.

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            Ecoles à vendre - made in England?

            par Eliane Gautschi

            Souhaiteriez-vous que votre commune confie la réalisation d'une
école à un consortium britannique, par exemple? Impensable, direz-vous! Eh
bien non. Depuis que l'OMC a négocié l'Accord général sur le commerce des
services (en anglais: GATS), cette perspective est tout à fait possible.
L'objectif manifeste de l'Accord est de privatiser à plus ou moins long
terme l'ensemble des services publics, c'est-à-dire de les ouvrir au marché
mondial. L'éducation - à tous ses niveaux - en fait partie. Les prestataires
indigènes et étrangers doivent jouir des mêmes droits et entrer en
concurrence lors des appels d'offres pour la construction de bâtiments
scolaires ou la gestion d'écoles partiellement autonomes, par exemple. Comme
il appartient aux gouvernements nationaux de décider de la date d'entrée en
vigueur du système, il est encore temps de stopper cette évolution
désastreuse.

            Des consortiums scolaires commencent déjà à se préparer en vue
de ce nouveau secteur du marché, notamment en Angleterre. En janvier
dernier, «The Guardian» a publié un article extrêmement intéressant sur la
situation actuelle du système scolaire anglais. A l'insu d'une grande partie
de la population, les écoles anglaises sont en train de s'engager sur la
voie de la privatisation. Parallèlement, on teste des modèles scolaires
qu'on veut vendre sur le marché mondial de l'enseignement. Certes, les
parents sont gênés par les modifications constantes qui interviennent dans
l'organisation, les structures et le financement des écoles mais ils en
ignorent les vraies raisons. En effet, cela ne doit pas se savoir. Le partir
travailliste veut éviter un affrontement entre parents et prestataires
privés. L'exemple américain les a rendus prudents. On peut s'étonner que ce
soit justement le gouvernement travailliste qui privatise avec enthousiasme
les écoles publiques et que le socialiste caviar Tony Blair ait emprunté à
la Table ronde européenne des industriels la recette pour sauver l'avenir de
l'économie britannique: les privatisations devraient remplacer les secteurs
industriels en déconfiture. On va donc voir la Grande-Bretagne devenir le
leader du nouveau processus international de privation. Cela devrait
apporter de l'argent, du pouvoir et des électeurs.

            L'école, un commerce?

            Les firmes anglaises sont donc allées dans des pays comme la
Finlande, le Canada et l'Afrique du Sud pour y vendre des hôpitaux, des
rues, des prisons et des centres de distribution des eaux made in England.
Quelque douteuses qu'aient été ces affaires, elles ont rapporté les profits
escomptés, notamment parce que les Anglais étaient les premiers sur place et
donc sans concurrents. La question de savoir si cela a profité aux citoyens
de ces pays est, dans cette optique, secondaire. Maintenant, Blair veut
privatiser les écoles et dans l'intervalle, les écoliers anglais servent de
cobayes en vue de la mise au point du futur article d'exportation du
gouvernement. Le jour où l'on aura trouvé le modèle qui promet les plus gros
profits, il pourra être négocié dans le monde entier. En attendant de
pouvoir se hisser au niveau des prestataires étrangers, notamment
américains, les consortiums scolaires reçoivent une aide financière mais
quand ils auront acquis suffisamment de capitaux et d'expérience, ils
pourront se lancer sur le marché mondial qui promet d'être lucratif: alors
que les écoles anglaises devraient rapporter 25 milliards de livres chaque
année, le marché américain serait de 700 milliards de livres. Dans le monde
entier, le marché de l'enseignement devrait rapporter des billions et la
Grande-Bretagne espère profiter d'une importante part du gâteau.

            Aussi les expériences vont-elles bon train: les modèles de
privatisation totale ou partielle les plus divers sont en train d'être
expérimentés parallèlement dans les écoles. Des missions qui relevaient
jusqu'ici d'instances élues sont effectuées aujourd'hui par des entreprises
privées moyennant finances. A titre d'exemples, mentionnons l'inspection des
écoles, le payement des salaires des enseignants, les caisses de pensions,
les projets de construction de bâtiments scolaires, autant d'activités très
rentables. Mais les entreprises d'autres secteurs cherchent à s'approprier
une part du gâteau car le marché promet de juteux bénéfices.

            Une nouvelle clientèle:
            les enfants

            De nombreuses firmes souhaitent faire des élèves en scolarité
obligatoire leurs nouveaux clients. Les banques de données des écoles
constituent une source idéale. Ainsi l'orientation, qui était auparavant
l'affaire des autorités scolaires, a été reprise petit à petit par une
agence privée appelée Connexions. Une fois qu'ils y sont enregistrés, les
enfants reçoivent une carte qui leur vaut des points chaque fois qu'ils se
présentent à l'agence. Ces points finissent par leur valoir des remises sur
les produits offerts par Connexions sur Internet. Leurs habitudes de
consommateurs sont communiquées aux partenaires commerciaux de l'agence.
Comme le supplément éducation du Times l'a rapporté l'année dernière,
différentes entreprises sont très désireuses d'attirer ainsi une clientèle
qu'il est difficile de toucher autrement. Ainsi, McDonald's et Play Station
Magazine ont demandé à l'agence de leur dire comment les jeunes voient leur
avenir.

            On achète les opinions

            Autre exemple: l'institution gouvernementale Scottish Enterprise
a distribué dans les écoles 20 000 exemplaires de la revue Biotechnology and
you en la présentant comme un guide permettant aux enseignants d'expliquer
aux élèves la complexité scientifique de la question des céréales
génétiquement modifiées. Mais Scottish Enterprise a «oublié» de préciser que
l'institut de biotechnologie qui publie le magazine est parrainé par
Monsanto, Novartis, Pfizer et Rhône-Poulenc. La revue - qui s'en étonnera? -
ne cesse de répéter l'assertion de Monsanto selon laquelle l'herbicide le
plus vendu est moins nuisible que le sel de table. En outre, Biotechnology
and you attaque l'agriculture biologique et prétend qu'il est immoral de ne
pas produire de céréales génétiquement modifiées.

            Ainsi, la privatisation des écoles permet de faire d'une pierre
deux coups: on vend les écoles et l'enseignement et on s'insinue auprès
d'une nouvelle catégorie de consommateurs, les enfants.

            Comment on évite
            les oppositions

            On pourrait penser que tout cela a suscité chez les parents
anglais des protestations publiques, mais malheureusement, il ne s'est rien
passé jusqu'ici car l'évolution est insidieuse et assez difficile à
percevoir. On n'informe pas les citoyens sur les objectifs visés de peur de
rencontrer une opposition. Si on le faisait, la réaction naturelle serait
l'indignation et les protestations. Personne ne pourrait honnêtement
accepter que les élèves et leur instruction deviennent une marchandise. A
l'avenir, l'éducation de nos enfants va être cotée en Bourse, comme le
pétrole. La privatisation des écoles n'a pas pour but d'améliorer le niveau
d'instruction général et les chances professionnelles des jeunes, mais de
permettre aux entreprises de réaliser des profits et au gouvernement
d'accroître le volume d'exportations du pays et de gagner des voix aux
élections.

            Ce qui se passe en Angleterre commence à se faire jour également
chez nous. Il n'est donc pas absurde de se demander si, par exemple, on
souhaite que sa commune s'adresse à une entreprise anglaise pour réaliser
une école. Nous avons encore la possibilité de nous opposer à cette
évolution néfaste et antidémocratique. Nous pouvons encore dire «non» aux
responsables de l'instruction publique qui se sentent liés à l'économie
plutôt qu'aux citoyens qui les ont élus.        .

            Source: The Guardian du 8 janvier 2002