Pourquoi nous avons fait grève

L'Education n'est plus Nationale depuis le 5 mars 2003 : le décret n°2003-181 est en effet sans ambiguïté : « A l'article 1er, les mots «ministre d'Etat, ministre de l'éducation nationale, de la jeunesse et des sports » sont remplacés par les mots « ministre chargé de l'éducation ».

1 Décentralisation Contrairement à ce que le gouvernement (mais pas seulement lui) veut faire croire, la décentralisation ce n'est pas seulement le transfert des personnels non-enseignants aux collectivités locales. La décentralisation c'est le démantèlement programmé des services publics. Sans véritable concertation avec les élus locaux, le Gouvernement, sous prétexte de « décentralisation », entend transférer les charges de l'Etat en matière d'éducation aux collectivités territoriales. Comme promis l'impôt sur le revenu n'augmentera pas, par contre les impôts locaux vont exploser. La décentralisation pour l'école primaire c'est la création de réseaux d'écoles intercommunaux avec un super-directeur, un conseil d'administration où siègeront en majorité les élus locaux à côté de quelques enseignants et parents d'élèves. Il y sera décidé des moyens mais aussi de la gestion du personnel des écoles, aura droit de regard sur la pédagogie à travers le projet de réseau. Le réseau aura une gestion financière automne où les aides privées seront les bienvenues (avec quelle contre-partie ?). La décentralisation c'est aussi dans le secondaire moins de personnel pour la sécurité et l'aide aux difficultés scolaires, l'extension de la précarité et la non-professionnalisation des personnels (remplaçants, postes non-pourvus (maths, sciences) attribués à des demandeurs d'emploi payés au rabais et jamais titularisés : c'est déjà le cas aujourd'hui, mais cela va empirer). La décentralisation c'est dans l'Université la suppression des petites facs de moins de 15000 étudiants, la mise en concurrence internationale des facs et leur spécialisation (par exemple Droit à Aix, Médecine à Montpellier), c'est l'introduction de l'entreprise privée dans la gestion et le choix des formations. La décentralisation c'est dans la formation professionnelle l'adaptation de l'offre à la demande d'emploi locale : ne seront dispensées que les formations utiles pour répondre aux besoins des entreprises de la région. Certes il y a besoin d'améliorer la qualité de l'enseignement et mettre plus en adéquation la formation professionnelle avec les besoins du monde du travail, mais cette réforme va beaucoup plus loin, elle met en place le cadre favorable à une mise au pas de l'enseignement par le monde de l'entreprise privée. Le petit monde de l'informatique a déjà tout près des offres de « e-learning » déjà appliquées dans l'entreprise pour compléter puis à terme remplacer « l'enseignement traditionnel qui ne correspond plus aux besoins d'une société moderne ».

2 Retraite Le lancement de la réforme a été accompagné par une campagne de dénigrement envers les fonctionnaires étiquetés de « nantis » et de «privilégiés ». La fonction publique existe depuis des lustres et tout le monde peut facilement y accéder. Etre fonctionnaire est un choix personnel. Dans le passé récent il aurait été grotesque d'affubler le terme de fonctionnaire de l'adjectif « nanti » ou « privilégié ». Etre fonctionnaire c'était être mal payé, ne pas avoir de perspective de promotion, avoir un travail peu valorisant, MAIS c'était aussi avoir la sécurité de l'emploi et l'assurance d'une retraite correcte (le droit de grève n'est pas spécifique aux fonctionnaires contrairement à ce que certains croient). Aujourd'hui où les temps sont difficiles certains se mettent à jalouser les deux derniers aspects. Désolé mais ils sont liés aux inconvénients. Demander aux fonctionnaires de faire un effort pour s'aligner sur la retraite du privé c'est remettre en cause tout notre statut. Mais c'est aussi détourner l'attention du véritable enjeu. La réforme touche tout le monde. L'allongement de la durée de cotisation, la baisse de la pension c'est pour tous les salariés. La décote c'est une punition invraisemblable pour ceux qui ne veulent pas (ou ne peuvent plus) travailler jusqu'au bout. Quel bout ? 42 ans de cotisation pour l'instant, mais indexé sur l'espérance de vie moyenne ( ! !) qui croit d'un trimestre par an ! La réforme est soit disant nécessaire parce que les caisses de retraites sont au bord de la faillite. Ce n'est pas aussi dramatique qu'il est dit : depuis 40 ans, la part des retraites dans le PIB (Produit Intérieur Brut) est passée de 4,4% en 1960 à 12,6 % en 2000 . L'économie s'est-elle pour autant effondrée ? NON ! Pour préserver le niveau actuel des retraites, il faudrait passer dans les 40 prochaines années de 12,4 % à 16 % du PIB. On nous dit qu'il y a un seul moyen pour sauver le régime des retraites : travailler plus, toucher moins, cotiser plus ; il n'existe jamais une seule solution, sauf pour les imbéciles. Il y a d'autres sources de financement : les profits des entreprises (pour la seule période 1999-2000, les 24 principaux groupes français ont dégagé 153 milliards de francs de bénéfices nets, soit une hausse de 54%), les flux d'argent générés par la bourse, mais aussi et surtout permettre aux jeunes de travailler (au lieu de les laisser au chômage), leur offrir des rémunérations décentes au lieu du sempiternel Smig, ainsi ils pourront cotiser et renflouer les caisses de retraite. On peut aussi économiser sur les dépenses, non pas les nôtres mais par exemple la retraite des députés (grands défenseurs de l'équité pour tous et la justice sociale) qui touchent 1500euros après un mandat de 5 ans, avec possibilité de cotiser 2 fois et donc de toucher le double plus le cumul des autre retraites gagnées par ailleurs, ou bien les ministres qui se sont royalement attribués une augmentation de salaire de 70% l'an dernier, ou bien les hauts fonctionnaires dont le salaire total (primes et remboursement de frais) est secret, allez savoir pourquoi. La réforme c'est aussi l'introduction de la retraite par capitalisation qui est par essence favorable à ceux qui ont les moyens au détriment des petits salaires, beaucoup d'argent à gagner pour les compagnies d'assurances, banques et autres.

3 D'où vient cette frénésie de réforme ? Le démantèlement de nos systèmes éducatif et de santé n'est que le reflet des négociations menées dans le secret absolu par le Commissaire européen Pascal Lamy, pour tous les Etats membres de l'Union européenne, dans le cadre de l'Organisation Mondiale du commerce (OMC). L'Accord général sur le commerce des services (AGCS) prévoit la libéralisation progressive, c'est-à-dire la privatisation, de tous les services : transports, électricité, gaz, la santé, l'éducation. Ce démantèlement se produit partout en Europe. Les réformes de retraite et de santé sont en cours d'application en Autriche, Espagne, Allemagne, Italie, Belgique, Hollande, etc. Elles suscitent là-bas aussi ressentiment, inquiétude, et colère (plus grosses manifestations de l'histoire de l'Autriche pour les retraites, protestations continues du public contre la dérive de l'enseignement public à l'abandon en Angleterre…). L'OCDE où siègent nos ministres et hauts-fonctionnaires donne des directives, des conseils, des aides à chaque état membre pour mettre en œuvre les réformes nécessaires selon eux dans les fonctions publiques nationales (les dégraisser, les rentabiliser, les transférer au niveau local, privatiser des sous-services), les politiques sociales (en réduire les coûts, transférer des secteurs entiers aux entreprises privées (assurances)), éducatives (baisser les coûts, faire entrer l'entreprise dans l'école, adapter l'enseignement aux besoins de l'entreprise, raccourcir la formation initiale (école et université) et introduire l'enseignement à vie (formation professionnelle par l'entreprise), remplacer l'enseignement traditionnel par les « TIC » (informatique et internet) et le «E-Learning » (enseignement à distance payant d'origine privée). Extrait de rapport OCDE : « Dans la plupart des pays de l'OCDE, les dépenses totales d'éducation représentent entre 5 % et 8 % du produit intérieur brut (PIB). La part qui revient au secteur public représente entre 10 % et 15 % des dépenses publiques totales [...]. [Les] dépenses annuelles d'éducation dans les pays de l'OCDE sont de]1 000 milliards de dollars). » Un autre rapport de L'OCDE (Adult Learning and technology in OECD Countries, Philadelphie 1996) sur les politiques éducatives à mettre en œuvre est clair : « il ne restera plus aux pouvoirs publics qu'à assurer l'accès à l'apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l'exclusion de la société s'accentuera à mesure que d'autres vont continuer à progresser ». En janvier 1989, la Table ronde européenne des industriels (ERT), le puissant groupe de pression patronal auprès de la Commission européenne, publie un rapport intitulé Education et compétence en Europe. Elle y affirme que «l'éducation et la formation [...] sont considérées comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l'entreprise ». Puis elle déplore que « l'enseignement et la formation [soient] toujours considérés par les gouvernements et les décideurs comme une affaire intérieure. [...] L'industrie n'a qu'une très faible influence sur les programmes enseignés ». Le rapport OCDE « Préserver la prospérité dans une société vieillissante », juin 1998, dit entre autres : « Il convient de réformer les régimes publics de retraite, la fiscalité et les systèmes de transferts sociaux… Le développement de systèmes de retraite par capitalisation devrait aller de pair avec l'amélioration des infrastructures des marchés financiers ».

4 Pourquoi nous suspendons la grève Le gouvernement n'a pas retiré les deux projets de réforme et les a juste modifiés dans d'infimes détails. Les partis d'opposition et la grande majorité des représentants syndicaux n'ont pas réellement cherché à faire retirer ces deux projets et donc ne nous ont pas vraiment soutenu. La grève générale au niveau national, tous secteurs publics et privés confondus n'a pas eu lieu. Six semaines de grève c'est 1 mois et demi sans salaire, sacrifice suffisamment insupportable pour beaucoup. La grève reconductible se montre donc maintenant inefficace et nous y mettons fin. Nous regrettons la gêne occasionnée par cette grève mais nous ne regrettons pas la décision de l'avoir faite. Si de nombreux citoyens ont pris conscience des enjeux liés à ces réformes et aux réformes à venir (bientôt la sécurité sociale) cette grève n'aura pas été inutile. S'informer, rester vigilant et résister sont un devoir pour tous ceux qui ne veulent pas se résigner à être des moutons de Panurge. Nous continuons la lutte sous d'autres formes.

5 Pour en savoir plus Nous vivons à l'ère de la communication et de l'information. Cela n'empêche pas que nous soyons de
moins en moins bien informés et trompés sur ce qui se passe dans le monde. Les médias (radio, télévision, presse) ont un pouvoir démesuré qui leur permet de taire, trier ou présenter sous un angle partial les informations que nous sommes en droit d'attendre. Le traitement médiatique de notre grève a été scandaleux, tu dans un premier temps, dénigré et sous-estimé dans un deuxième, à peine exposé et abondamment contrecarré par les interviews, débats et autres témoignages par les opposants de tous bords, en utilisant le mensonge quand c'était nécessaire (M. Ferry prétendant que l'abolition du terme « ministre de l'Education Nationale » était une erreur de rédaction par un fonctionnaire dans une note de service). Heureusement (et pour combien de temps ?) internet procure les moyens de s'informer réellement sur ce qui se passe. Si l'on peut trouver les informations déjà diffusées par les médias, on peut aussi trouver les sources à ces informations, c'est-à-dire sans manipulation ni omissions. On a accès aussi aux opinions et analyses de tous ceux qui ne passeront jamais au journal de 20H de France2 ou TF1 et qui ont des choses intéressantes à dire.